« Valeurs de la République et laïcité »

Prévention de la radicalisation : « Il faut une coopération étroite entre les familles et les acteurs institutionnels »


Publié le 13/02/2019

Le CGET a organisé une 4e journée d’animation du réseau des formateurs nationaux du plan « Valeurs de la République et laïcité », le 7 février dernier. « Quartiers & Territoires » a rencontré le sociologue Farhad Khosrokhavar, directeur d’études à l’EHESS et directeur de l’Observatoire des radicalisations à la FMSH*, qui a participé à une table ronde organisée dans le cadre de cette journée.

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farhad_khosrokhavar_14022019.jpg, par flavictoire

© N. Kharbache/Communication CGET

Ouverte par François-Antoine Mariani, commissaire général délégué à l’égalité des territoires, Dominique Pornet-Rivoire, directrice par intérim de l’Inset de Nancy-CNFPT, et Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, cette journée de travail a permis de présenter la nouvelle séquence de la formation « Valeurs de la République et laïcité » consacrée à la prévention de la radicalisation.

À l’issue d’une table ronde animée par Adil Jazouli, sociologue et conseiller-expert au CGET, en présence de Michel Wieviorka et Jérôme Ferret, tous deux également sociologues, et d’échanges avec les participants, Farhad Khosrokhavar nous a accordé un entretien.

Qu’entend-on par « radicalisation » ?

C’est un processus par lequel un individu, ou un groupe, tente de construire quelque chose au nom d’une idéologie extrémiste à contenu politique, social ou religieux. Mais pour parler de « radicalisation », dans le sens de djihadisme, il faut qu’il y ait passage à l’action violente. Les deux sont liés.

Ce « terrorisme moderne » est un fait social total. La radicalisation comporte, en effet, une pluralité de dimensions : urbaine (la ségrégation sociale dans les banlieues en fait un creuset), familiale (les ruptures et décompositions sont des facteurs à risque), nationale (il ne s’exprime pas partout de la même manière), de santé mentale… Pour bien comprendre le phénomène, il faut en saisir toute la complexité.

Comment évoluent les profils des individus radicalisés, actuellement ?

Longtemps, les États radicaux constitués par l’État islamique et Daech, en Syrie et en Irak, ont joué un rôle fondamental : ils avaient les moyens d’attirer des personnes radicalisées (près de 5 000 Européens, dont 10 % de femmes et 10 % d’adolescents environ), de structurer une action et d’organiser des groupes terroristes. Leurs djihadistes passaient à la violence au nom d’un projet de société, dans le but de renverser un ordre établi, en Occident ou dans le monde arabe, afin d’ériger une théocratie. Ces États étaient supérieurs, en termes de capacité et de dangerosité, aux nébuleuses qui émergent depuis leur chute et qui sont plus difficiles à repérer.

Désormais, apparaissent ce que j’appelle de « faux djihadistes ». Ces individus commettent des actes meurtriers sans aucun projet, sinon celui d’avoir une fin glorieuse dans la mort. Ils veulent sortir de leur insignifiance et de leurs difficultés par une « starification » opportuniste, relayée par les médias et les réseaux sociaux, comme à Strasbourg en décembre dernier. Ils agissent par vengeance envers une société occidentale, où ils sont perdus, et pour obtenir une gloire posthume dans un djihad mondialisé…

C’est ce mode d’action qui va prendre de l’ampleur. Mais il faut leur refuser cette notoriété, et les distinguer des « vrais djihadistes », car ça brouille la compréhension de la radicalisation et de ses dérives violentes. Il ne faut pas les associer au djihad pour éviter d’en faire des modèles possibles.

Quel est, pour vous, l’intérêt de former des travailleurs sociaux, des agents publics, des professionnels de santé, etc., pour comprendre la radicalisation et stopper la violence ?

C’est une dimension positive, car il faut sensibiliser autant les jeunes que les citoyens et les professionnels pour trouver des solutions de sortie de la violence. Il convient de mobiliser les travailleurs sociaux et de permettre une coopération étroite entre les familles – car les signaux de l’entourage des radicalisés sont primordiaux – et les acteurs institutionnels.

On constate, en effet, que les familles des classes moyennes confrontées à la radicalisation d’un enfant ou d’un proche ont le réflexe d’appeler le numéro Vert (NDLR : plateforme Stop djihadisme, aux 0800 055 696). Ce n’est pas le cas des familles modestes ou immigrées qui ont des rapports plus tendus, plus difficiles, avec les institutions et la police.

À mon sens, il faut développer une relation police/population plus douce, de proximité et d’échanges réguliers pour avoir une prévention et une action plus efficaces.

Pour aller plus loin : lire Le Nouveau Jihad en Occident, de Farhad Khosrokhavar. Éd. Robert Laffont (mars 2018).  

* École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et Fondation de la Maison des sciences de l’homme (FMSH).

Une formation complète et un intérêt tangible

L’enjeu de vigilance envers la radicalisation concerne l’ensemble de la société, et pas seulement les forces de l’ordre. L’intégration d’une séquence d’information sur la prévention de la radicalisation dans la formation « Valeurs de la République et laïcité » permettra de sensibiliser les acteurs de terrain et d’orienter ceux qui le souhaitent vers des dispositifs de formation spécifiques.

Pour répondre aux engagements de la mobilisation nationale pour les habitants des quartiers, le nombre de personnes bénéficiant de la formation « Valeurs de la République et laïcité » va être doublé pour atteindre 20 000 acteurs de terrain formés par an.

Trois ans après son lancement, le bilan de la formation « Valeurs de la République et laïcité » montre que ce dispositif répond aux besoins des acteurs de terrain :

  • 285 formateurs de formateurs ont été habilités au niveau national ;
  • plus de 2 000 formateurs structurés dans un réseau présent dans toutes les régions, en métropole et en outre-mer ;
  • 30 000 acteurs de terrain ont bénéficié des deux jours de formation à  ce jour, et plus de 10 000 autres ont été sensibilisés lors d’actions menées par des formateurs ;
  • 96 % des personnes ayant suivi la formation considèrent qu’elle leur a été utile.

Voir notre vidéo sur la formation « Valeurs de la République et laïcité ».

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